CHAPITRE IX

— Il y a quelqu'un dans cette pièce !

Je me dressai sur un coude. La douleur était désormais supportable.

— Votre ouïe est devenue plus fine, dit l'Ihlini. Oui, il y a quelqu'un. Caro a toujours été dans la pièce.

— Caro ?

— Mon invité. Mon ami. Mes mains.

— Vos mains ? Vous pourriez vous en servir pour me retirer ces bandages ! Je deviens fou tant cela me gratte !

— Oui, c'est le moment. Caro va s'en charger.

La lumière me fit mal à l'oeil. Il commença à couler.

— Soyez patient, dit Taliesin. Votre œil gauche a été dans l'obscurité trop longtemps. Mais il n'est pas abîmé.

— Et le droit ?

— Il n'en reste rien. Il vous faudra un bandeau. Caro vous en fera un.

Les grandes mains de Caro étaient douces et familières. Depuis le début, c'était lui qui s'occupait de moi.

— Leijhana tu’sai, Caro. Je vous remercie.

— Il ne peut pas vous entendre, dit Taliesin. Caro est sourd-muet.

J'ouvris l'œil. Les larmes coulèrent de nouveau. Mon orbite vide pulsa. Je regardai Caro. Dès que je le vis clairement, j'éclatai d'un rire hystérique.

Caro était mon portrait craché.

— Le saviez-vous ? demandai-je à Taliesin quand je repris le contrôle de moi-même.

Il ne répondit pas aussitôt. Pour la première fois, je le regardai.

Il avait les cheveux blancs, mais son visage était lisse, éternellement jeune. Ses mains avaient l'air tordues comme des branches d'arbre. Quelqu'un les avait détruites volontairement. Rien d'autre n'aurait pu causer autant de dégâts.

Dieux... Qui pourrait faire cela à un homme comme Taliesin ?

— Le saviez-vous ?

Le savais-tu ? demandai-je en même temps à Serri.

Tu étais malade. Il était inutile de te le dire avant que cela soit nécessaire.

— Ils m'ont dit son nom. Il s'appelle Carollan. Ils m'ont demandé de le garder en sécurité.

Carollan/Karyon. Cela se ressemblait un peu. Tel père, tel fils.

Sauf que le fils était sourd-muet.

— Ils pensaient que mon père le ferait tuer ?

— Ils en étaient convaincus. Voilà pourquoi ils l'ont amené à Taliesin le barde, qui chantait autrefois dans les palais des rois solindiens et dans les forteresses ihlinies. Ils savaient que je serais incapable de lui faire du mal, et que personne ne le chercherait ici. Quand ils ont besoin de lui, ils le reprennent. Mais ils l'ont toujours ramené. C'est ainsi que j'ai su qui vous étiez, Niall. Si près de la frontière, j'ai entendu dire que le prince d'Homana ressemble à son grand-père. Or, le bâtard ressemble à son père...

Je regardai Caro, fasciné. Il était moi, avec seize ans de plus et une barbe plus fournie. Karyon avait vraiment marqué sa progéniture !

— Ainsi, les Homanans qui ont décidé de m'éjecter du trône du Lion ne veulent qu'une marionnette pour me remplacer. Quelqu'un qu'ils pourront manipuler à leur guise.

— Oui, c'est ce que je pense aussi.

— Ils se doutent que leur pétition sera rejetée si la vérité est connue !

— Certes. Mais ils pensent qu'elle ne sera pas découverte, ou trop tard. N'oubliez pas que nombre de gens ne voient jamais leur roi. Le monarque est un nom. Il est possible de gouverner un royaume des années, dans ces conditions. Quant à ses partisans, ils veulent le fils de Karyon, pas son petit-fils. Un Homanan, pas un Cheysuli. Ils ont foi en ce qu'ils font.

Comme nous tous. Cheysulis, Ihlinis, Homanans...

Comme vous tous devez croire, me rappela Serri.

Je pensai à Strahan et Lillith, servant leurs dieux de ténèbres, mais aussi désireux de sauver leur race. Je pensai à Alaric, qui avait donné sa fille aux Ihlinis pour s'assurer la victoire...

Tous, nous avions foi en ce que nous faisions...

— Rien n'excuse l'extermination d'une race.

Taliesin sourit.

— Parlez-vous des Ihlinis ? Ou des Cheysulis ?

— Des deux. Que puis-je penser d'autre ?

Je regardai Caro, me demandant s'il savait qui il était, ce qu'il aurait pu devenir. Je ne vis rien sur son visage, sinon une curiosité patiente.

— Ils ne lui ont rien dit, n'est-ce pas ?

— Non. Je crois qu'ils le prennent pour un arriéré mental ; ce qu'il n'est pas. Mais il n'a pas les capacités d'être Mujhar.

— Il me suffira de révéler son handicap pour que la rébellion homanane soit terminée.

— Oui, dit Taliesin d'une voix triste.

— Croyez-vous que ses partisans le feraient assassiner ? demandai-je, soudain inquiet.

— Je crois plutôt qu'ils l'abandonneraient. Mais je serai là pour lui.

Je regardai Caro, lui prenant le bras.

— Je vous remercie, Caro. Leijhana tu'sai.

Il observa les mouvements de ma bouche. Je n'étais pas certain qu'il comprenait. Puis il sourit... de son sourire si semblable au mien.

Quand Caro se fut assis sur un tabouret, je me tournai vers Taliesin.

— Qui a fait cela à vos mains ?

— Ce n'était pas Tynstar. Pendant de longues années, il a été satisfait de mes talents. Au lieu de rester un barde itinérant, je me suis installé dans son château. Jusqu'au jour où je lui ai demandé pourquoi il voulait détruire les Cheysulis et s'approprier Homana.

« Sa punition a été subtile. Il m'a fait don de l'éternelle jeunesse, afin que je sois en vie quand le but qu'il visait serait atteint.

— Qui a détruit vos mains ?

— Strahan. Quand son père a été tué par Karyon, il a exprimé son chagrin en punissant ceux qui ne voulaient pas le servir. II m'a fait cela pour que je vive éternellement sans la magie de la harpe.

Cela ressemble bien à Strahan.

— Je dois partir, dis-je. Je crains pour la sécurité de mes fils. Et j'ai un loup blanc à tuer.

Taliesin prit un morceau d'argent poli dans un coffre et me l'apporta.

Quand j'en trouvai le courage, je me regardai dans le miroir. J'essayai de rester impassible, mais je n'y parvins pas, voyant que l'orbite vide, déchiquetée, les cicatrices pourpres et gonflées.

J'étais défiguré.

— Caro va vous faire un bandeau.

— Un bandeau, dis-je d'une voix sans timbre.

O, lir, qu'en penseront les autres ? Que verront-ils ?

La même chose que d'habitude, s'ils savent regarder.

— Les cicatrices s'effaceront peu à peu. Dans quelque temps, elles ne seront plus si visibles...

Lir, elles guériront.

Je le savais, bien sûr. Mais ça ne changeait rien à ce que je ressentais pour l'instant.

— Je suis mutilé, dis-je.

— Niall, il vous reste un œil. Quand vous serez habitué, vous verrez que la perte de l'autre ne fait pas une grande différence.

— Vous ne comprenez pas. Pour un guerrier cheysuli, cela fait toute la différence. Un guerrier estropié est inutile. Il ne peut plus chasser, protéger son clan et sa famille.

Taliesin me coupa la parole.

— Taisez-vous. Qu'est-ce qui vous empêche de manier l'arc et l'épée ? De tuer un chevreuil ? Voulez-vous dire que vous allez renoncer à tout parce que vous avez perdu un œil ?

« Un jour, vous serez Mujhar. Abandonnerez-vous le service de votre royaume et de votre race à cause d'un œil ?

« Regardez-moi. Je ne peux plus jouer de la harpe, mais je peux faire d'autres choses. Vous êtes jeune, fort, dévoué à votre cause. Il n'y a aucune raison que vous ne surmontiez pas un handicap mineur comme celui-ci.

— Mineur ? J'ai perdu un œil !

— Il vous en reste un autre. Regardez Caro. Il ne peut ni parler ni entendre. Pourtant il n'abandonne pas. Pourquoi le feriez-vous ?

Je me rallongeai sur la paillasse et je contemplai longtemps le plafond.

— Ce sera difficile, Niall. Vous aurez besoin de temps. La perte d'un œil demande une adaptation. Les perceptions sont différentes.

Je m'en étais aperçu en me déplaçant dans la cabane. Mais je n'avais plus de temps à perdre. Je devais aller auprès de mes fils. Je devais tuer le loup.

— Je dois partir. J'ai des responsabilités.

Je souris à Taliesin.

— Que les dieux soient avec vous, Niall. Cheysuli i'halla shansu.

— Ru'shalla-tu. ( Je posai une main sur l'épaule du barde. ) Leijhana tu'sai. Ce n'est pas suffisant, je sais. Pour le moment, les mots devront suffire. Vous protégerez Caro, Taliesin ? Vous ne laisserez personne l'utiliser à mauvais escient ?

— Je vous le promets.

Je pris les bras de Caro. Il ouvrit la bouche comme pour parler, puis la referma à regret.

Je l'attirai contre moi et lui donnai l'accolade.

— Peu importe. Je sais ce que vous vouliez dire.

Il sourit. Mon sourire.

Serri ?

Je suis là, lir. Il est temps de partir. Le loup blanc ne nous attendra pas.

Allons-y, répondis-je.

Je pris ma forme-lir. Epaule contre épaule, nous courûmes à travers les forêts solindiennes, en direction du col Molon et de la frontière d'Homana.

La piste du loup blanc
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